« Nous n’avons pas toujours vécu ainsi », prononça le chef mangyiniki, avec un sérieux qui tranchait soudainement avec l’exubérance qu’il affichait encore une minute auparavant. Son air de solennité était renforcé par l’expression des masques en jonc qui paraient les murs de sa case.
« Il fut un temps où nous n’étions pas des guerriers. Il y avait des diables qui parcouraient la terre, revêtant l’apparence de bêtes à écailles, dont le sang n’était ni chaud, ni rouge, mais froid et bleu. Et nos ancêtres étaient leurs esclaves, œuvrant jusqu’à la mort à la réalisation de leurs sinistres plans. Mais les dieux du ciel virent cela, et les châtièrent, et le ciel lui-même leur tomba dessus. Ce n’est qu’alors que nous acquîmes notre liberté. Ils perdurent encore à ce jour, dans les jungles profondes, à échafauder de nouveaux plans. Ils viennent parfois nous parler. Nous avons vu leurs monolithes ornés de motifs.
Je frissonnai malgré la chaleur tropicale. Mon hôte, vêtu de plumes et barbouillé de peintures aux couleurs vives, n’aurait pas pu être plus différent de la gouvernante à l’air de vieille chouette qui s’amusait à me terrifier jadis avec ses racontars de paysanne d’Ullsberg. Des contes remplis de serpents et de lézards tapis dans l’ombre, qui s’emparaient des enfants pas sages pour rebâtir leur ancien empire. La légende narrée par le chef avait pourtant l’air si étrangement familière, comme le reflet d’une marque ancestrale, imprimée dans la mémoire collective de l’humanité. À quelle horreur nos ancêtres lointains furent-ils donc confrontés, au point de laisser une telle cicatrice ? Je me demande aussi si ces reptiles n’en seraient pas tout aussi marqués que nous le sommes.