Le Mythe de Sunna (troisième partie)

« La Vermine qui tenait Avras vit la force de l’humanité unifiée et trembla en ses salles de marbre. Elle voulut détourner Sunna de son but, avant que celle-ci ne la brûlât toute pour libérer la noble cité. »
– Le Livre des Askars, chapitre quatorzième, extrait du Cycle de Sunna

Les armées de Sunna se rassemblèrent dans le palais de Warin pour y festoyer, lasses de la guerre. Alors vint l’émissaire mandé par la Vermine. Son corps bouffi était orné des plus beaux atours avrasiens ; il était porté par douze esclaves, escorté de cent gardes au poil noir. Sa proclamation résonna dans la salle : « Servez l’Empire et vous serez récompensés. Résistez et vous serez détruits ».

Les généraux de Sunna se consultèrent. Chef parmi ceux qui voulurent accepter l’offre, afin d’éviter une nouvelle guerre à leur peuple, était Warin. Arcaleone exhorta à rejeter ces termes. Tous conseillèrent l’unité pour défendre la Vétie. Sunna les écouta tous, puis se dressant, brandit son épée Sonnstahl. Sur un simple mot, les gardes furent occis, tous jusqu’au dernier, les misérables esclaves abattus, et Sunna se tint au-dessus du légat corpulent : « Voici mon message pour tes maîtres. L’aurore arrive ». Sur ce, il fut expulsé hors de leur camp, contraint de traîner jusqu’à Avras sa lourde masse.

Des préparatifs furent faits pour la guerre, et l’ost bénie par le Soleil parcourut les longues milles jusqu’au cœur des terres tenues par la Vermine, décidée à tuer le Roi des rats. Par trois fois, des armées de rongeurs furent envoyées pour leur barrer la route, si vastes qu’elles en étaient sans nombre. Les pertes s’élevèrent parmi les disciples de Sunna ; néanmoins elles ne purent les détourner de leur devoir sacré. Tant bien que mal, l’alliance se fraya un chemin jusqu’aux murailles d’Avras, et établit ses plans pour l’assaut sur la ville.

Cette nuit-là, la Vermine vint à Warin. Elle connaissait ses doutes et ses peurs grandissants, car il avait vu que peu d’hommes restaient de l’armée de Sunna, vu aussi l’aisance avec laquelle les rats renouvelaient leurs forces. Ils lui proposèrent une autre manière de sauver les Askars. L’arme qu’ils lui tendirent était si meurtrière que frappé par elle, même un dieu n’y réchapperait. Les hommes auraient le temps de se replier, un accord serait conclu. Tiraillé par ses sentiments, Warin prit la lame, bien que ses inscriptions lui heurtassent les yeux.

Au lever du jour, les humains attaquèrent la cité. Son poil rouge et sa couronne de laurier dénotant son rang, le Roi des rats se montra sur les murailles avant de se replier dans la ville. Tout au long de cette bataille, jamais Arcaleone ne s’éloigna de Sunna : Warin n’eut pas la moindre chance d’intervenir. Uther et Geneviève, comme prévu, combattirent à l’arrière-garde afin de contenir les masses de vermine qui affluaient en renforts de tous les coins de leur empire, laissant au gros des troupes le temps de briser les puissantes portes des murailles. Bientôt les combats firent rage tout autour de la cité, mais Sunna et Sa cohorte ouvrirent la voie jusqu’à la salle du trône, pour y affronter le Roi des rats lui-même.

Mais ce qui les attendait en ce lieu était tout autre chose. Entouré des prêtres et d’éclats de roche luisante, une immense créature à la fourrure rouge et à laquelle était accrochée une minuscule couronne de laurier, éclata d’un rire caverneux en désignant les braves humains. Des dizaines de vermines assaillirent la Sainte, mais de simples mortels ne pouvaient Lui porter préjudice. Des rongeurs d’élite chargèrent les hommes vertueux, et le sang jaillit. Arcaleone le premier atteignit le Roi et lutta bravement. Mais les hommes ne peuvent rivaliser avec les dieux : le Grand Rat trancha la gorge du courageux fils de Myra. Alors qu’Elle tentait de dégager Son disciple tombé, Sunna fut ensevelie sous un amas de corps noirs velus.

Dans cette confusion, voyant la fourrure du Roi des rats tachée par le sang d’Arcaleone, Warin perdit tout espoir. Les hurlements des mourants l’entouraient ; des fenêtres, il vit l’arrière-garde défaite, submergée par la marée de vermine qui convergeait maintenant vers la ville. Attrapant Son bras, il tira Sunna de dessous la pile des morts et des mourants, et Lui enfonça la lame de Vermine dans le flanc. L’œuvre des rats était accomplie ; l’épée se tordit dans sa main, et la lame qui ne L’avait qu’effleurée plongea d’elle-même jusqu’au cœur de la Déesse incarnée. Le regard de Sunna cloua Warin sur place, Son visage tout entier révulsé par cette trahison. Face à cette vue, Warin prit la fuite et par là, sortit de l’histoire de la Vétie, son nom restant à jamais synonyme de trahison. Sunna vacilla, et le Roi, triomphant, s’avança. Mais malgré Sa blessure, Elle ne faillit point, et riposta coup pour coup.

Leur combat fit rage de la salle du trône aux murs de la ville. Les rats comme les hommes cessèrent le combat pour observer le duel légendaire qui se déroulait au-dessus de leurs têtes. Chaque fois que l’épée flamboyante rencontrait le cimeterre luisant, les étincelles crépitaient. Une douzaine de blessures furent infligées de part et d’autre, mais la femme finit par chanceler. Sunna tituba, mais avec les dernières forces qui Lui restaient, Elle arracha la lame de Vermine que Warin Lui avait mise dans le corps, et l’enfonça dans le poitrail de la créature. Un hideux hurlement marqua la fin du Roi tandis que de noires vrilles se répandaient le long de ses veines ; brisé, il s’effondra dans la rue en contrebas. Tombant à genoux, épuisée par ses blessures, Sunna mourut, baignée dans la lumière dorée du soleil, sachant que la première cité des hommes avait été vengée.

Ainsi périt Sunna, l’Unificatrice, qui amena une aube nouvelle pour mettre un terme à la longue nuit, et jeta à bas les ennemis de l’humanité. Dans les années qui suivirent, Ses disciples forgèrent de nouvelles nations pour préserver Son legs. Uther devint un grand roi d’Équitaine. Les descendants de la reine Geneviève prospérèrent dans les terres de Destrie. Le nom d’Arcaleone, loué à jamais, fut adopté par les Glaucæ et les Æturii rebaptisant leur antique patrie en son honneur. Mais la plus grande des gloires fut réservée aux Askars, aux Breidars et aux Giothars qui s’unirent sous le symbole de Sonnstahl, l’Épée de Lumière brandie par notre Salvatrice, Sunna. Puissions-nous à jamais vivre dans Sa lumière.