La Protection de Dorac

… Mais les peines de ma jeunesse ne m’apportèrent nulle sérénité, et même avant que je ne fusse rejeté sur le Grand océan par les caprices du destin, je dévorais avidement, mû par une insatiable curiosité, la moindre bribe de savoir ramenée sur nos rivages par les marchands aux traits pâles de l’empire des Hautes Lignées. C’est par leur biais, franchissant le prodigieux gouffre du temps, que me parvint un récit des tout premiers jours de l’Âge de l’Aube. Il était une fois, bien avant Sunna, bien avant les rois et les reines de la vallée du Napaat, bien avant que les elfes n’eurent atteint la quiétude des Îles blanches, cinq grands princes, les plus forts et les plus nobles de toutes les fæs d’au-delà des frondaisons.

On dit de Dorac que tant il s’éprit de leur vertu, qu’il ne pouvait admettre qu’un jour advînt où ces illustres elfes périraient en défendant leurs nations naissantes. Alors il forgea pour eux des casques, écus, plastrons, gantelets et jambières tels que le monde n’en avait jamais connus. Chacune de ces pièces d’armure était tapissée d’un entrelacs de gravures proclamant la suprématie de la race elfique à tous ceux qui oseraient tourner vers elles le regard. Plus légères que les plumes du Grand aigle, elles étaient d’une telle perfection que même les plus grands chefs-d’œuvre des nains de cet âge paraissaient à côté fort ternes.

Lorsque, à nouveau, les princes partirent en guerre pour affronter les hordes de barbares, ils irradiaient une lumière aussi intense que celle du grand brasier qui brille au-dessus d’Aldan. Incarnations du noble héritage de leur race et de son droit naturel à l’hégémonie, ils aveuglaient leurs ennemis sauvages de leur auguste éclat. Maints tombèrent sous leurs lames affûtées ; qui, en effet, s’enhardirait à porter main sur pareille splendeur ?

Mais rien n’est éternel sauf peut-être la mort, et en d’étranges éternités, la mort elle-même peut trépasser : de même survint l’heure du trépas pour ces êtres exaltés. Car d’Orient elle adopta la forme d’un homme, un guerrier, un seigneur, un conquérant. Les joyaux de douze royaumes morcelés chatoyaient sur son front tracassé, les crânes de leurs rois paraient sa bannière. Ne dit-on pas que l’orgueil précède la chute ? Les princes færiques relevèrent le défi. L’un après l’autre, ils firent face au meurtrier à la crinière de jais ; l’un après l’autre, ils furent brisés sous ses bottes de fer, leurs dons divins fracassés et déparés.

Payant à jamais le prix de cet échec et de cette honte, le nom des princes fut effacé des mémoires, tandis que celui du boucher à la peau de bronze hante toujours les rêves des sages. Un spectre de destruction qui pourrait encore revenir un jour sonner le glas de la race elfique.

Un âge passa. Et en ces temps de grande calamité, lorsque les frères luttaient entre eux et que les filles se retournaient contre leurs mères, le premier prince de Rymâ conjura Dorac de reforger ses présents en une unique armure afin qu’il pût préserver son peuple de la folie qui l’avait pénétré. Mais bien que bravement il combattit, la fierté finit par avoir le dessus sur les champs ensanglantés d’Erlë. Le don des dieux passa alors entre les mains de la Reine. Aujourd’hui encore, le champion qu’elle élit annuellement se voit conférer l’honneur de revêtir une armure très particulière, que beaucoup affirment être la même panoplie des « Rois oubliés » conçue par Dorac il y a si longtemps…