Comment j’ai perdu mon oreille…

Comment j’ai perdu mon oreille ? Je vais vous le dire, mais mieux vaut vous mettre de ce côté-ci pour me parler !

Ce jour-là, ma maîtresse m’avait emmené avec elle aux jeux du grand cirque de Cæn Dracin. Je passai tout l’après-midi à lui servir le vin tandis qu’elle conversait avec les siens. Mais quand, dans un profond grondement, les grandes portes en fer s’ouvrirent pour le combat final, je fus pris de stupeur.

Car voilà que s’avançait là une monstruosité telle que je n’avais pu l’imaginer que dans mes cauchemars les plus insensés ! Les vivas de la foule étaient aussi intenses que mon propre effroi. Je pris tout d’abord la bête pour un dragon, sauf qu’elle était dépourvue d’ailes. Elle avait une grande tête serpentine qui surmontait un long cou épais ; elle était également pourvue d’une longue queue écaillée. Mais le plus frappant étaient ses yeux jaunes luisants, dans lesquels se devinait une intelligence inhabituelle chez un reptile.

Face à elle, je vis une autre horreur draconienne entrer dans l’arène, baissant la tête pour passer la lourde herse. Celle-ci était différente : elle avait le corps d’un dragon, mais le torse et la tête d’un humain gigantesque. Elle tenait dans sa main droite une hache démesurée, de la taille d’une armoire. Je présumai que se tenait là l’un des célèbres feldraks de légende.

Sans plus de préambule, les deux monstres furent menés l’un à l’autre, poussés par les aiguillons et les injonctions de leurs dresseurs. Les piques et les fouets firent jaillir un sang noir des flancs du premier gros lézard. Subitement, un nouveau cou, surmonté d’une tête tout à fait identique à la première, surgit entre ses épaules. Je restai bouche bée tandis que d’autres têtes lui poussaient : bientôt, elles furent deux, puis quatre, toutes claquant des mâchoires, menaçantes avec leurs dents acérées. Ce spectacle était si fascinant que j’en fus tout absorbé. C’était la première fois que je voyais une hydre et, par les dieux, je préférerais que ce fût la dernière.

Les deux bêtes titanesques se jetèrent l’une sur l’autre. La foule redoubla d’excitation, poussant un même cri assourdissant. Au milieu de cette cacophonie, les spectateurs avides de sang plaçaient leurs paris, cherchant à prédire lequel des deux géants dévorerait l’autre le premier : l’hydre, avec son vomissement de bile acide, ou le feldrak, qui balançait son énorme hache, affrontant les nombreuses têtes de son adversaire. Le lézard plongea les crocs dans l’épaule du colossal hybride. La douleur se lut clairement sur le visage du feldrak. Autour de la plaie, sa chair se couvrit de pustules, bouillonnant là où l’hydre avait injecté sa bile mortelle. Le draconien se libéra de cette morsure d’un grand coup de hache de bas en haut. Le cou tranché se mit à gigoter en tous sens, aspergeant le sable de l’arène d’un sang noir et gluant.

Mais l’hydre restait inébranlable. Le public explosa de joie lorsque, à la place de ce moignon, deux nouvelles têtes apparurent et se joignirent aux autres dans leur offensive. Le géant parait comme il le pouvait les morsures et les attaques qui provenaient de tous les angles à la fois. Sa rivale semblait faire peu de cas de ses nombreuses blessures et têtes perdues. Ses plaies se refermaient d’ailleurs à une vitesse fulgurante. Si chacune des nouvelles têtes était apte à mordre et à distraire l’ennemi, elles étaient toutefois dépourvues de la lueur d’intelligence qui se lisait toujours dans le regard de la première d’entre elles, dont les yeux jaunes n’avaient en rien perdu de leur éclat. Elles avaient pour elles la force du nombre. Sentant que la situation était à leur avantage, les dresseurs de l’hydre, à l’abri derrière sa lourde masse, l’excitaient encore plus.

Mais cette attaque à outrance permit au feldrak ancien de se glisser sous la houle de gueules béantes. Laissant tomber sa hache, il s’empara d’une grappe de cous qu’il enserra de ses bras musculeux. Les deux titans se retrouvèrent emmêlés et basculèrent ; le combat se mua en un véritable pugilat à même le sol. Le feldrak tentait d’étrangler l’hydre, maintenant son emprise sans faiblir un instant, tandis que les nombreuses têtes faisaient pleuvoir une déferlante désespérée de plaies empoisonnées sur la peau exposée de leur adversaire.

La poigne du demi-dragon était implacable. Lentement, l’une après l’autre, les têtes de l’hydre perdaient connaissance. Le tumulte de la foule retomba. Le reptile polycéphale eut encore quelques soubresauts, puis cessa complètement de bouger. Dans le silence qui s’était fait, le feldrak se releva, colossal. Dégoulinant de sang noir, il respirait pesamment dans son triomphe. Derrière lui, dans le nuage de poussière qui se dissipait, on discernait la forme avachie de l’hydre, ses nombreux coups et têtes gisant sans vie, comme les racines entortillées d’une plante flétrie.

Mais parmi cet amas, un œil jaune s’ouvrit, rayonnant de malice. Et tout à coup, la masse inerte se ranima et bondit comme si tout un nid de serpents furibonds s’élançaient à la fois. Le public rugit, déchaîné. La vitesse et la férocité de cette assaut renouvelé prirent le feldrak par surprise. D’un revers maladroit, il fit une ultime tentative de parade avant que la tête aux yeux jaunes ne lui portât un dernier coup fatal en lui plongeant les crocs dans la nuque. Ce fut alors à l’hydre de se tenir victorieuse au centre de l’arène, sous les acclamations des spectateurs. Sa couronne de têtes donna l’impression de faner, puis s’affaissa. Bientôt, il n’en restait plus qu’une seule, la première, celle au regard jaune, froid et calculateur. Cette dernière se mit alors en besogne de consommer, visiblement avec grand appétit, les enveloppes vides et noircies des cous qu’elle venait de perdre.

C’est à ce stade que je me souvins, trop tard, d’où j’étais. Le poing qui s’enfonça dans mon ventre me fit me tordre de douleur, et je roulai par terre. Ma maîtresse s’agenouilla au-dessus de moi et, de son long poignard recourbé, me trancha l’oreille. C’est le prix que je payai pour avoir regardé le spectacle des jeux du cirque à Cæn Dracin, alors que ma maîtresse réclamait son vin.